Naître Chez Soi

L’histoire de ta naissance commence il y a 7 ans, quant Thomas est né.  

C’est à ce moment-là que je me suis vraiment rendue compte que l’accouchement n’était pas pour moi qu’un désagréable moment à passer avant d’avoir son bébé mais un des rendez-vous les plus importants de ma vie, un moment que j’aurais voulu vivre intensément.  
Malheureusement, il a fallu qu’on me vole la naissance de ton  frère pour que je puisse chercher ensuite comment être accompagnée le mieux possible pour « être là » lors des prochaines naissances.  
J’avais besoin d’accoucher et non pas qu’on m’accouche.  
Je ne voulais pas subir sans discuter les protocoles qui offrent le « moins pire », je ne voulais que le meilleur pour moi et mes enfants..
Enceinte de Rémi, je suis allée voir W., la sage-femme avec qui nous avions fait de l’haptonomie pour Thomas, pour un accompagnement global cette fois.
 
Pendant toute la grossesse, j’ai lu, réfléchi, rêvé cette naissance à venir. Je répétais souvent que pendant la grossesse de Thomas « j’étais enceinte » et que pendant celle de Rémi « j’allais accoucher ».
Il fallait que je vive à fond la naissance, c’était presque un défi.
 
Rémi est né le 3 décembre, sans que nous ayons eu le temps d’aller à la maternité et sans même la présence de W.. Peut-être que je souffrais tellement d’avoir été dépossédée de l’accouchement  par la sage-femme et le gynéco la première fois que j’ai eu besoin d’être seule. On ne le saura jamais mais j’étais fière et heureuse d’avoir accouché toute seule même si la rapidité de cette naissance ne m’avait pas vraiment laissé le temps de me rendre compte de ce qu’il était en train de se passer
 
Après cette naissance, je n’envisageais plus d’accoucher ailleurs qu’à la maison et ton père était d’accord. La maternité ne devait être qu’un lieu de repli, en cas de souci.
Enceinte de toi, nous sommes donc retournés voir W. pour cette nouvelle aventure.
Cette fois j’espérais que l’accouchement dure un peu plus longtemps pour que je puisse en profiter, savourer cette dernière naissance.
 Ton père espérait la même chose pour que W. ait le temps d’arriver.  
 
Ton terme était prévu pour le 26 avril et nous parlons depuis longtemps du 23 comme date idéale, tes frères rentrant de vacances le lendemain. Les jours passent et je continue à te porter en moi sans aucun signe avant-coureur ou ras-le-bol. Le 22 quelques contractions me font espérer te rencontrer mais je me réveille avec mon gros ventre le lendemain.  
Tes frères reviennent et leur première question est pour toi : le bébé est-il né ?  
Ils étaient heureux d’entendre que tu les avais attendu.
 
Le 26 avril passe, puis le 27…
le 28, nous faisons un enregistrement pour voir si tout va bien en essayant de faire le tour de ce qui pourrait retarder ta venue.  
Mon col est encore à 1 doigt et postérieur, rien ne semble être imminent.
On discute aussi de la marche à suivre. W.  nous suit à la maison jusqu’à’ 42 SA. La date butoir est donc fixée au samedi 2 mai.
 
Les balades succèdent aux balades, je décide de bouger tout le temps pour favoriser ces contractions qui commencent à se faire sentir le soir et que je sais efficaces.
 
Le mercredi, je suis pleine d’espoir : je sens que tu es une fille et je t’attends pour la nuit. On boit même du champagne « en avance » parce que j’en ai envie.  
Le jeudi matin je pleure. J’ai l’impression que tu ne peux naître que la nuit et ce n’est pas encore pour cette fois malgré les quelques contractions que je ressens toujours . Une nouvelle série d’examens commence : l’échographie dit que tout va bien pour toi . Le col s’est modifié , à 2 doigts larges. W. est confiant.
On décide qu’il passera à la maison le lendemain soir pour un décollement des membranes si tu n’es pas née d’ici-là...
Il passe donc le vendredi soir. Le col a encore bougé, je suis maintenant à 3 bons centimètres et il ne décolle pratiquement rien car les membranes sont déjà décollées en partie.
C’est notre dernière chance d’accoucher à la maison même si W. évoque la possibilité que la maison ne soit peut-être pas le lieu de ta naissance « dans ma tête »
 
Je garde le moral car je sens que je suis déjà en train d’accoucher, depuis 3 jours.  
Je voulais du temps pour tout ressentir et tu me l’offres. Ton frère était né à la vitesse de l’éclair, sans aucun signe avant-coureur, toi tu arrives à la vitesse de l’escargot
 
Quand on descend boire un café, plus personne ne croit vraiment à ta naissance sur le tapis du salon et bizarrement, alors que je me préparais à un AAD « prévu » depuis 4 ans, ça ne m’attriste pas autant que je le pensais
On parle des conditions du déclenchement qui commencera tout tranquillement : décollement des membranes, suivi d’un bain avec stimulation des mamelons  (ce que je fais à la maison depuis 3 jours sans effet…) et ensuite seulement, si ça ne suffit pas, on passera aux interventions plus médicales.  
Je rappelle que je ne veux absolument pas de péridurale
 
La soirée passe, toujours accompagnée par quelques contractions qui se font de plus en plus sentir mais sans démarrer…
Je prépare un petit sac pour nous deux, n’y mettant que le nécessaire pour quitter la clinique. Je suis sereine malgré tout en allant me coucher. Tu bouges toujours bien et je t’invite une dernière fois à venir nous rejoindre dans la nuit
 
Cette semaine fut très longue. Tous les matins je pleurais de déception avant de reprendre espoir au rythme des contractions.
 Je n’arrêtais pas de chercher ce qui bloquait, ton père s’inquiétait car mes sensations ne suffisaient pas à le rassurer sur ton bien être , d’autant plus que la pression des gens se faisait sentir lourdement.  
Moi-même finissait par ne plus supporter la responsabilité d’être seule juge du déroulement normal de cette fin de grossesse. Il était temps que tu naisses !
 
C’est  encore le réveil qui me fait ouvrir les yeux mais cette fois je ne pleure pas : tu naîtras aujourd’hui et ta naissance sera belle!
Il fait très beau, nous partons à ta rencontre avec le siège auto qu’on a emprunté pour la journée sous le bras.
Je suis heureuse et triste à la fois, les nerfs à fleur de peau et les larmes promptes à jaillir.
 
Il fait chaud dans la salle de prétravail baignée de lumière. Décollement des membranes… Mon col est ouvert de 4 gros cm et il est tout mou.. On a encore travaillé dans la nuit !
 
W. nous laisse seuls pendant le monitoring qui ne fait que confirmer qu’aucune contraction ne se fait sentir et que tu vas bien . On s’installe dans les lieux, je doute d’arriver à te faire naître, j’ai peur de la suite des événements...  
 
Pour évacuer la pression de l’heure, on décide qu’on en a au moins pour 12heures.  Il est alors 9h30 et le bain coule et je reprends du poil de la bête
 
Une fois dans l’eau Olivier installe le paravent pour tamiser un peu la lumière et nous couper du reste de la pièce. Je commence à stimuler mes mamelons pendant qu’il reste autour de toi les mains sur mon ventre, assis sur le ballon.
.
J’ai le sentiment d’être installée au milieu d’un nuage… aucun bruit autre que les quelques mots qu’on échange… le paravent beige nous cache la pièce…
 
De petites contractions se font sentir au bout d’un moment. J’ai envie de rire mais ressens alors des douleurs que je qualifie de ligamentaires… Je commence à me tortiller ou à fermer les yeux.  
On dirait que cette fois la stimulation est efficace.  
 
Les contractions se succèdent, de plus en plus sensibles mais assez gérables pour que j’accepte qu’Olivier me laisse seule 5 minutes. Il quitte donc son ballon  et je replonge dans mon nuage, ma bulle.  
 
Je le vois revenir avec soulagement. Je commence à avoir sérieusement mal même si le travail n’a pas commencé depuis longtemps… Ses mains sont à nouveau mon analgésique préféré et il me donne de l’eau entre chaque contraction car je meurs de soif.
 
Je me sens déconnecter complètement et partir sur Mars.  
 
J’ai tout d’un coup envie de faire caca et ne suis plus du tout bien dans ce bain. Il faut que je sorte immédiatement. Olivier rappelle W. qui essaie de me faire entendre que je n’ai pas besoin d’aller aux toilettes, que c’est le bébé qui appuie.  
Devant mon insistance, il obtient de m’examiner avant de me laisser partir.
Je pense en avoir pour si longtemps que je lui demande de ne pas me donner le « résultat » de son toucher puis me ravise « sauf si c’est une bonne nouvelle ». et de fait je suis déjà à 8 cm !
 
Je veux toujours aller aux toilettes et Olivier commence à m’enrouler dans un drap pendant que W. me fait promettre de revenir : il n’a visiblement pas envie de m’assister dans un AccouchementAuxWC…
 
Les préparatifs s’arrêteront là, une contraction me jette sur le lit. Couchée sur le coté, je ne peux plus bouger. J’ai l’impression d’être saoule, ne supporte plus la main d’Olivier sur moi ferme les yeux.
W. reste dans la pièce cette fois, même s’il nous tourne le dos.
C’est lui qui répondra donc à la question « mais pourquoi n’ai-je  plus le temps de me reposer entre les contractions ? »
Toujours obnubilée par l’envie d’aller aux toilettes je me lève une dernière fois.
 
LA CONTRACTION me fait enfin comprendre que mon bébé arrive, en même temps que la poche des eaux se rompt. J’en avise W. avant de ressentir un gigantesque haut-le-cœur qui me met littéralement à genoux. LE BEBE ARRIVE !
 
J’accoucherai ainsi, ne veux plus bouger. W. propose à Olivier de s’asseoir face à moi au bord du lit pour que je puisse m’accrocher à lui
CA POUSSE !… je me redresse, la tête entre les cuisses d’Olivier je n’ai plus aucun temps de récupération. Je ressens très quelques secondes la fameuse brûlure du passage dans mon vagin. W. essaie de me calmer dans mon élan « d’expulsion ». il me propose d’essayer de poser doucement mon bébé dans ma main, de lui ouvrir tranquillement le passage mais je ne peux que suivre mon corps qui te pousse au monde.
La main sur mon sexe, je sens ta tête poindre puis sortir, suivie de près par ton petit nez. J’ai adoré sentir ce nez sortir, j’ai même pensé « là j’ai tout senti » !
W. cherche toujours à me faire ralentir. Il craint une déchirure. Mais même en faisant un effort pour ne pas pousser je sens ton corps passer dans la foulée et je vois ta tête. Tu hurles, je t’attrape et je t’aime follement. Je regarde entre tes jambes : bienvenue Noé !
Ton père nous regarde, les larmes aux yeux. Le temps est suspendu
 
Toujours l’esprit ailleurs je te serre fort puis je regarde encore entre tes jambes. En fait tu es Adèle. Ce que j’avais pris pour un penis et des testicules étaient en fait le cordon et ton pubis gonflé.
 
J’avais été très heureuse d’accueillir un fils quelques minutes auparavant, j’étais encore plus heureuse d’accueillir une fille. Tu es née à 11h02
 
Je remonte sur le lit. le placenta suivra sans souci et je n’ai que des éraillures. Bref, je n’ai qu’à te regarder, ma fille si belle, essayer de téter quand tu ne cries pas de toutes tes forces (W. nous expliquant que c’était parce que tu étais  sortie trop vite pour  avoir eu le temps d’être « essorée » par les contractions).  
 
3 heures plus tard, nous prenons un taxi pour rentrer à la maison. Inoubliable voyage pour nous dont la vie changeait alors que les gens continuaient leur train-train à l’extérieur.
 
Nous arrivons à 14h30 et quand les garçons rentrent peu après avec mes parents, je suis déjà en pyjama dans le lit, prête à savourer les étoiles qui illuminent leur regard en te voyant  
 
 Epilogue :  
Pendant qu’on t’attendait et qu’on essayait de comprendre pourquoi tu n’arrivais  pas, on se disait que l’explication viendrait sûrement avec ta naissance.  
Plutôt qu’une explication c’est une interprétation que j’aime à donner…
Ta naissance a duré 5 jours et 1h30. J’avais besoin de temps, Olivier avait besoin d’un professionnel compétent présent et je voulais tout sentir, ressentir.
 
Il a fallu attendre qu’on se retrouve coincé dans un lieu qui nous permette d’être tous réunis, W., ton père et moi, et qui me permette de savoir que j’étais en train d’accoucher
 
. C’est en tout cas comme ça que j’aime à l’expliquer . Après 3 naissances, je peux dire que je suis une femme qui accouche vite.  
Je ne voulais surtout pas d’un accouchement éclair et tu m’as laissé le temps de faire le deuil de l’AAD rêvé pendant 4 ans avant de m’offrir 1h30 pour vivre à fond ta naissance, même s’il a fallu pour cela échanger le tapis du salon contre le paravent de la clinique.
 
Bienvenue Adèle…  
Dim 12 jui 2009 Aucun commentaire