Récit d’Alice, naissance à domicile en Italie.

Mercredi 8 novembre 2006

Je sais qu’il ne me reste plus très longtemps avant l’accouchement. Je le sens, j’ai des contractions douloureuses chaque soir depuis un moment. Hier, elles ont même été plus fortes que d’habitude, régulières. J’avais failli appeler la sage-femme et puis tout s’était arrêté.

Du coup ce matin je décide d’aller faire un tour à pied, j’ai quelques commissions à faire. Après avoir accompagné les enfants à l’école, je parcours tout le marché, puis je pars à la vaine recherche d’une papèterie disposant de joli matos pour faire mes futurs faire-part. Re-marché en sens inverse, je fais mes habituelles courses de fruits et de légumes et je remonte à la maison en portant une bonne quinzaine de kilos de sacs. Belle balade et pas mal d’efforts.

Retour à la maison et fin de matinée tranquille, pas de contractions. Par contre, alors que jusqu’à la veille je débordais d’énergie, je me sens complètement crevée et je vais dormir après le déjeuner. Je vais ensuite chercher les enfants et l’après-midi se poursuit tranquillement, on goûte, on fait de la peinture, on raconte des histoires. Puis on se met à faire la cuisine. J’ai quelques contractions, assez régulières, mais rien de très douloureux. Je suppose que c’est encore un faux travail, comme hier. Andrea arrive, on mange. J’essaie de ne pas compter le temps entre les contractions, de ne pas me faire d’illusions. Je mets les enfants au lit. Les contractions sont toujours là, mais elles ne me paraissent pas très fortes et je n’ai pas l’impression que leur intensité augmente.

Les enfants s’endorment vite. Andrea commence à s’agiter un peu. Il est 21H30. Il me demande sans cesse des nouvelles de mon ventre, me dit qu’il faudrait peut-être appeler la sage-femme – qui a deux heures de route pour arriver ici. Il me rappelle que Basile est né 4 heures après les premières contractions. Je refuse. J’ai peur de la faire venir pour rien. Je décide de chronométrer un peu les contractions : elles sont régulières, toutes les cinq minutes, mais je doute toujours. 22H15 : je ressens une contraction plus faible que les précédentes, je me dis que ça n’est décidément pas pour ce soir.

22h20 : la contraction suivante est au contraire nettement plus forte que les précédentes. Les deux suivantes sont fortes aussi. Andrea me dit qu’il faut appeler la sage-femme, au moins pour la mettre au courant de la situation et lui demander conseil. J’hésite un peu, je me rappelle que pour Basile, après plusieurs soirées passées à douter à cause de contractions régulières qui s’arrêtaient au bout d’un moment, le soir où le travail avait commencé, je n’avais plus eu le moindre doute, j’avais compris immédiatement qu’on y était. Du coup je me dis que tant que j’ai des doutes, c’est que ce n’est pas encore le bon moment.

22h35 : je me décide à passer un coup de fil à Valeria, la sage-femme. Je lui explique mes doutes, mais elle me coupe la parole et me dit que de toute façon elle s’habille et se met en route. Je décide d’aller faire un tour à pied, l’air frais me fait du bien, je suis seule à marcher dans le village à cette heure-là, je me sens bien. Je décide de faire le tour du village, ça monte, ça descend sans arrêt. Je me dis que ça ne peut pas faire de mal, au contraire. Pendant que je marche, les contractions sont de plus en plus fortes. Je suis heureuse, je sens que j’ai bien fait d’appeler Valeria. Je me dis que c’est certainement la dernière fois que je balade mon gros ventre. Je passe à côté d’un groupe de jeunes qui bavardent et rigolent, c’est étrange de se dire que personne ne sait ce que je suis en train de vivre.

23h15 : je rentre à la maison. Je dis à Andrea que je n’ai plus de doutes du tout. Cette nuit, nous allons faire la connaissance de notre troisième enfant. On est un peu excités, tout heureux. Je vais prendre une douche puis on commence les derniers préparatifs en vue de l’arrivée du bébé. J’installe le tour de lit dans le berceau, les draps sur le matelas. Je mets les serviettes sur la table à langer, je fais du liniment. Ensuite, on passe ensemble aux préparatifs pour l’accouchement, comme nous l’avait expliqué Valeria : on recouvre notre lit, sans le défaire, avec un grand morceau de plastique, on met un drap housse par-dessus, puis quelques alèses jetables. On allume le petit poêle à gaz que les voisins nous ont prêté, on n’a pas encore de chauffage dans la maison, il ne fait pas froid mais il faut surchauffer un peu notre chambre. Je m’interromps à chaque contraction, elles sont encore très supportables, mais je suis heureuse de les sentir plus fortes, de sentir que mon corps est en train de s’ouvrir pour laisser passer mon bébé.

Minuit. Les préparatifs sont terminés. D’un seul coup les contractions se font plus intenses. Je sens que les choses s’accélèrent un peu. Je marche dans l’appartement. Je me change, j’enfile une tunique large et je reste jambes nues. Pieds nus aussi. Je me sens mieux comme-ça.

On commence à déplier le canapé-lit du salon, on met une alèse et un drap : on a prévu d’y transporter les enfants pour qu’ils dorment plus tranquillement, car leur chambre est juste à côté de la nôtre.

Minuit et demi : Valeria arrive. Quel bonheur de la voir entrer. Elle me dit que je suis belle et ça me fait un bien fou. Elle m’observe rapidement, me demande comment je me sens. Je me sens bien, oui les contractions font mal, mais je supporte encore bien. Andrea sort pour déplacer sa voiture qu’elle n’a pas pu bien garer. Valeria se prépare, on va dans ma chambre, elle prend toutes les affaires qu’elle avait préparées depuis plus de deux semaines. On prépare tout ça ensemble, tout en discutant. Elle me prend la tension, puis écoute un moment le cœur du bébé au doppler, tout va bien. C’est émouvant de se rendre compte qu’elle doit placer son doppler tout en bas du ventre maintenant… le bébé a vraiment commencé sa descente… Andrea revient. On déplace les enfants vers le canapé-lit, ils ne réagissent pas du tout et continuent à dormir l’un contre l’autre. Je vais les embrasser et je me dis qu’ils vont se réveiller avec un frère de plus… L’atmosphère est tranquille, on chuchote, dans la chambre on n’allume qu’une lampe, celle qui a un abat-jour en tissu orange et qui fait une lumière toute douce. Valeria contrôle encore le cœur du bébé.

Une heure du matin. Les contractions deviennent de plus en plus fortes. Je m’installe par terre. Là, je commence à perdre un peu la notion du temps, je ne suis plus tout à fait sûre du déroulement… A un moment Valeria me propose de m’examiner. J’accepte. Elle ne dit rien et je ne pose pas de question. Je suis cependant certaine que la dilatation est complète. Je me remets par terre à chaque contraction, à genoux devant le lit. Valeria emballe un coussin dans deux sacs poubelle, pose une alèse jetable dessus, et me propose de m’agenouiller dessus plutôt que sur le carrelage. Une contraction. Je sens du liquide qui coule. A la suivante, encore un peu plus. On vérifie la couleur du liquide, il est limpide, tout va bien.

Andrea continue à m’apporter des tasses de tisane. J’ai dû en boire des litres pendant l’accouchement ! C’est étrange, je retrouve des sensations déjà éprouvées mais que j’avais complètement oubliées. La douleur des contractions de fin d’accouchement –Andrea semble d’ailleurs retrouver cela en même temps que moi, il me chuchote « tu le sais que quand c’est comme-ça, c’est presque fini ». Oui je le sais. Et en même temps les sensations changent. Je sens la tête qui descend et qui appuie fort en bas du dos. Cette sensation si désagréable de pression sur le rectum, je l’ai déjà éprouvée aussi, mais je l’avais complètement éliminée de ma mémoire. Je sens qu’on y est. Mon corps pousse. Je gémis doucement à chaque contraction et là encore je suis sûre d’avoir gémi exactement de la même façon à la naissance de Basile. Valeria me dit « on y est », dès qu’elle m’entend. Elle se lève et passe derrière moi. Je sens la tête qui est sur le point de sortir, Valeria me dit d’aller doucement, d’éviter de pousser. J’ai un mal fou à me retenir, la poussée est complètement involontaire, ça pousse en moi, ce n’est pas moi qui pousse.

Encore une contraction, la tête sort… et rentre aussitôt. Je sens que Valeria est un peu tendue, elle m’exhorte à pousser mais je n’y arrive pas, rien à faire. Autant je supporte bien cette poussée involontaire qui s’exerce en moi, autant je me sens incapable de pousser volontairement. Valeria insiste, il faut que je trouve la force de pousser. Je me concentre et je pousse de toutes mes forces, la tête sort. Le reste suit très vite, je me penche et je vois mon bébé sortir entre les mains de Valeria. Andrea est en larmes. Je me retourne, m’assieds en tailleur sur mon coussin, prends mon bébé dans mes bras. Valeria l’enroule dans une serviette de toilette et le pose contre moi.

On est jeudi 9 novembre, il est 1h57. C’est magique, une sensation de bien-être intense m’envahit complètement. Il est tout beau, on s’étonne de le voir aussi blond. Il a les yeux grand ouverts et nous regarde. Il nous fait penser à Luigi. On écarte la serviette et on voit que c’est un garçon ; on se regarde en riant : il va falloir lui trouver un prénom.

Au bout de quelques minutes, Valeria me dit que le cordon a cessé de battre. Je sais qu’Andrea ne veut pas le couper, du coup c’est moi qui le fais, pour la première fois. Ensuite c’est un peu moins drôle, l’expulsion du placenta n’a rien de très agréable, la magie est un peu rompue. Le retour des contractions même si elles ne sont plus aussi fortes qu’avant la naissance m’irrite. Placenta enfin dehors.

Valeria m’explique pourquoi l’expulsion a été un peu difficile : le bébé avait un bras coincé par le cordon, coude plié et poing contre le front. Evidemment, ça augmentait pas mal le diamètre de la tête… Elle me dit aussi que du coup j’ai peut-être quelques déchirures. Un coup d’œil pour vérifier tout ça. Rien de grave, une toute petite déchirure, les points sont facultatifs. Je lui dis aussitôt que je préfère m’en passer, mais elle insiste, me disant que si j’avais été à mon premier enfant elle m’aurait écoutée. Mais que sachant que je risque fort de ne pas rester bien longtemps au lit, il vaut mieux faire un petit point. Je me laisse convaincre. La piqûre de l’anesthésie est super désagréable, mais tout passe finalement très vite.

Valeria me nettoie rapidement, m’aide à enfiler une culotte et enlève du lit toutes les protections. Quel plaisir de me retrouver sous MA couette, avec mon bébé tout nu contre moi qui tète goulûment… Andrea m’apporte une assiette pleine de morceaux de fromage, de tranches de jambon cru et de pain. J’ai très faim d’un seul coup. Valeria grignote aussi avec nous. « Quel bel accouchement » me dit-elle. Oui, un bel accouchement, vraiment. L’émotion est forte, on se sent bien. Je voudrais que ça dure encore longtemps. Vers 4h, on pèse le bébé toujours sans nom. 4kg400. 200g de plus à chaque bébé. Encore 3 et on arrive à 5kg ?


Je vais me doucher. J’enfile un pyjama. 5h. Andrea me dit que Luigi est en train de se réveiller. Il arrive, tout intimidé, il a entendu un bébé pleurer. Il est tout heureux et pas si étonné que ça de voir son petit frère. Autre moment magique. Valeria se prépare à s’en aller. On s’embrasse, on se remercie mutuellement. Elle me recommande de me reposer, de rester le plus possible au lit. Je sais déjà que je vais avoir du mal à obéir mais je promets de faire des efforts. Andrea va se coucher à côté de Basile, dans le canapé-lit.Moi je n’ai pas du tout sommeil, je me sens surexcitée. Tout autant que Luigi d’ailleurs ! Du coup on discute un moment à côté du bébé qui dort tranquillement puis on finit par s’endormir.



7h. Le réveil sonne. Je suis encore tout ensommeillée, mais je veux téléphoner à mes parents. Je me lève, je change le bébé et je lui passe ses premiers habits (jusque là il était nu, juste avec une couche). On ne l’a pas encore lavé, ses cheveux sont encore plein de vernix. Basile se réveille. Nouveau moment chargé d’émotion.

Je prends le téléphone et j’appelle ma mère : je lui dis de se connecter un moment sur skype puis je raccroche. Enceinte, j’avais souvent pensé à ce moment où j’appellerais mes parents un matin, et où ils découvriraient un bébé tout neuf sur l’écran de leur ordinateur. L’émotion est encore au rendez-vous…

Ensuite on prépare les enfants, on a pensé un moment à les garder à la maison, mais on est trop crevés par notre nuit un peu agitée, et on se dit qu’il vaut mieux qu’ils aillent à l’école normalement. En plus, ils sont impatients d’annoncer l’arrivée de leur petit frère.

Dans la matinée, on se décide finalement pour Achille.


Jeudi 14 décembre 2006 4 14 /12 /2006 23:31
- Par Frédérique Horowitz - Publié dans : Témoignages
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